L’actualité mondiale, résumée.

Xénophobie en Afrique : Comprendre les Mécanismes du Rejet de l’Autre en Temps de Crise

Xénophobie en Afrique : Comprendre les Mécanismes du Rejet de l'Autre en Temps de Crise

Dans un continent historiquement marqué par des traditions de mobilité et d’accueil, un paradoxe frappant émerge aujourd’hui : alors que plus de 80 % des migrations de travail africaines se déroulent à l’intérieur même des frontières du continent, le sentiment de rejet envers « l’étranger » gagne du terrain. Ce phénomène, souvent exacerbé par des périodes de turbulences économiques et sociales, transforme le migrant en une figure commode de bouc émissaire. L’hospitalité légendaire, souvent résumée par des concepts comme l’Ubuntu, se heurte de plus en plus à des murs invisibles mais bien réels, nourris par la peur, la désinformation et l’instrumentalisation politique.

Le migrant : un bouc émissaire de circonstance

Pourquoi l’étranger devient-il la cible privilégiée lorsque la situation économique se dégrade ? La réponse réside souvent dans la simplification des problèmes structurels. Lorsqu’un pays traverse une crise du logement, une montée du chômage ou une défaillance des services publics, il est plus aisé pour les populations — et parfois pour les dirigeants — de pointer du doigt celui qui « vient d’ailleurs ». On accuse alors le migrant d’accaparer les ressources limitées, d’exercer une pression insupportable sur les infrastructures de santé ou de concurrencer déloyalement les travailleurs locaux dans le secteur informel.

Cette dynamique de stigmatisation ne repose pas sur des données factuelles, mais sur une perception émotionnelle de la menace. En réalité, les études montrent souvent que les migrants contribuent de manière significative au dynamisme économique des pays d’accueil par leur force de travail, leur esprit d’entreprise et leur consommation. Pourtant, dans l’imaginaire collectif précarisé, la présence de l’autre est perçue comme un jeu à somme nulle : ce que l’étranger gagne serait nécessairement ce que l’autochtone perd.

L’instrumentalisation politique de l’identité

L’anthropologue Alfred Babo, spécialiste des migrations et auteur de travaux remarqués sur la Côte d’Ivoire, souligne que la catégorie de « l’étranger » est souvent une construction sociale et politique. Dans son ouvrage sur les crises ivoiriennes, il démontre comment des concepts identitaires peuvent être manipulés pour exclure une partie de la population du jeu politique ou de l’accès à la terre. Cette « fabrication de l’étranger » permet de définir un « nous » exclusif, souvent au détriment de ceux qui, bien qu’installés depuis des décennies, se retrouvent soudainement privés de leur légitimité.

Les discours politiques jouent un rôle moteur dans cette dérive. En période électorale, la tentation est grande de mobiliser l’électorat autour de thématiques identitaires ou nationalistes. En désignant un ennemi intérieur ou un intrus responsable des maux de la société, certains acteurs politiques parviennent à détourner l’attention de leurs propres échecs en matière de gouvernance ou de redistribution des richesses. Ce repli identitaire fragilise la cohésion sociale et crée des fractures profondes qui mettent des années, voire des décennies, à se résorber.

La précarité comme terreau de la haine

Il est impossible d’analyser la xénophobie sans prendre en compte le niveau de précarité des populations locales. Dans les quartiers défavorisés, où la lutte pour la survie quotidienne est intense, la proximité avec les migrants peut générer des frictions. Lorsque l’État est absent et que les services de base manquent, la solidarité laisse place à la compétition. L’étranger, souvent plus vulnérable et donc prêt à accepter des conditions de travail précaires, devient alors la cible de la colère de ceux qui se sentent abandonnés par le système.

Cette hostilité est d’autant plus paradoxale que de nombreux migrants africains partagent des racines culturelles, linguistiques ou religieuses avec les populations qui les rejettent. Cela démontre que la xénophobie n’est pas tant une question de différence culturelle qu’une question de gestion de la rareté et de perception de la justice sociale.

Le paradoxe de l’idéal panafricain

L’Union africaine prône, à travers son Agenda 2063, une Afrique intégrée et sans frontières, où la libre circulation des personnes serait le moteur du développement. Pourtant, la réalité sur le terrain est tout autre. Les politiques de visas restent restrictives pour de nombreux ressortissants du continent, et les contrôles aux frontières sont souvent le théâtre de tracasseries pour les voyageurs. Ce décalage entre les discours officiels sur l’unité africaine et les pratiques administratives ou sociales quotidiennes crée un sentiment d’amertume.

Comment peut-on parler de panafricanisme alors que des travailleurs migrants sont expulsés massivement ou victimes de violences populaires dans certains pays frères ? Ce paradoxe souligne la nécessité de passer des slogans à une véritable éducation des populations sur les bénéfices de l’intégration continentale. La libre circulation ne doit pas être perçue comme une menace, mais comme une opportunité de croissance partagée.

Repenser le vivre-ensemble et la citoyenneté

Pour contrer la montée des discours haineux, il est essentiel de déconstruire les mythes entourant la migration. Cela passe par une meilleure communication sur l’apport réel des migrants et par des politiques publiques inclusives qui ne laissent personne sur le bord du chemin. La question foncière, souvent au cœur des conflits comme l’a montré Alfred Babo, doit être traitée avec équité pour éviter que l’accès à la terre ne devienne un outil d’exclusion.

La lutte contre la xénophobie demande également un courage politique. Les dirigeants doivent résister à la tentation du populisme et réaffirmer les valeurs d’ouverture qui ont longtemps fait la force des sociétés africaines. L’éducation des jeunes générations à la tolérance et à la connaissance de l’autre est un levier indispensable pour bâtir une Afrique où la mobilité est vue comme une richesse et non comme un péril.

Au-delà des cadres législatifs et des accords diplomatiques, la véritable réponse à la xénophobie réside dans notre capacité à reconnaître notre humanité commune. Tant que l’étranger sera perçu uniquement à travers le prisme de la menace économique ou de la différence identitaire, le cycle du rejet perdurera. En revanche, en comprenant que les défis auxquels font face les populations locales — pauvreté, manque d’opportunités, services défaillants — sont les mêmes que ceux qui poussent le migrant à partir, il devient possible de transformer la méfiance en une solidarité constructive. La construction d’un futur prospère pour le continent ne pourra se faire qu’en brisant ces barrières mentales qui nous empêchent de voir en l’autre, non pas un concurrent, mais un partenaire de destin.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur GlobeBrief

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture